Dans les récifs de la Barbade vivent deux minuscules poissons aux habitudes étonnamment similaires. Alors qu’ils fréquentent souvent les mêmes récifs et exploitent des ressources comparables, ils parviennent à coexister durablement. Une étude menée par Jeniece Germain permet de mieux comprendre les mécanismes qui rendent cette coexistence possible.
Les gobies du genre Elacatinus sont de petits poissons récifaux qui jouent un rôle de « poissons nettoyeurs » : ils se nourrissent principalement de parasites et peaux mortes présents sur des poissons plus grands. Dans la Caraïbe, les espèces Elacatinus evelynae et Elacatinus prochilos sont fréquemment observées sur les mêmes récifs.
Pour comprendre comment une telle cohabitation est possible, Jeniece Germain a réalisé un suivi détaillé d’une population de gobies à la Barbade dans le cadre de son stage de master, mené avec le soutien de Caribaea Initiative et encadré par Henri Vallès.
Une année complète d’observations sous-marines

Jeniece Germain sur le terrain
L’étude s’est déroulée sur une zone de récif de 900 m² située entre 8 et 11 mètres de profondeur. Les chercheurs ont cartographié l’ensemble des coraux massifs et des éponges-barriques présents sur le site, puis ont suivi les populations de gobies pendant près d’un an. Au total, 90 campagnes d’observation ont été réalisées, soit en moyenne une visite tous les quatre jours. Lors de chaque plongée, les chercheurs parcouraient méthodiquement l’ensemble du site afin de compter les individus des deux espèces de poisson présents sur chaque corail et chaque éponge.
Cette approche a permis de suivre l’évolution des populations au fil des saisons, mais aussi d’évaluer la manière dont les deux espèces utilisaient les différents microhabitats disponibles.
Des préférences d’habitat clairement différentes
Au cours de l’étude, 37 260 observations de gobies ont été enregistrées. Cette impressionnante quantité de données montre que les deux espèces n’utilisent pas les habitats de la même façon.
E. evelynae était observé principalement sur les coraux massifs. La majorité des individus vivaient seuls ou en couple et occupaient préférentiellement les colonies coralliennes. À l’inverse, E. prochilos était beaucoup plus fréquent dans les éponges-barriques. Les individus y formaient souvent des groupes de plusieurs poissons, parfois composés de plus d’une dizaine d’individus.
Sur l’ensemble de la période étudiée, E. evelynae était environ une fois et demie plus abondant sur les coraux que sur les éponges, tandis que E. prochilos était près de dix fois plus abondant dans les éponges que sur les coraux. Ces différences ont été observées tout au long de l’année, malgré d’importantes fluctuations naturelles des effectifs.
Une coexistence facilitée par le partage de l’espace

Elacatinus evelynae, une des deux espèces étudiées
Les chercheurs ont également cherché à déterminer si la présence d’une espèce influençait directement la répartition de l’autre.
Les analyses n’ont révélé aucun effet majeur de la densité d’une espèce sur l’utilisation des habitats par l’autre. En revanche, lorsque les effectifs de E. evelynae atteignaient leur maximum, une proportion plus importante d’individus était observée dans les éponges. Ce résultat suggère que les coraux peuvent devenir localement limitants lorsque les populations augmentent.
Mieux comprendre le fonctionnement des récifs caribéens
Les gobies nettoyeurs jouent un rôle important dans les communautés récifales et participent aux nombreuses interactions qui structurent les écosystèmes coralliens. Comprendre les facteurs qui déterminent leur répartition permet de mieux appréhender le fonctionnement des récifs et la manière dont les espèces répondent aux modifications de leur habitat.
Ces connaissances sont particulièrement pertinentes dans la Caraïbe, où les récifs coralliens sont confrontés à de multiples pressions, notamment le réchauffement climatique induisant des épisodes de blanchissement.
Référence
Germain, J. & Vallès, H. (2026). Co-existence of two sympatric Caribbean cleaner gobies is driven by spatial partitioning due to contrasting microhabitat preferences. Marine Ecology Progress Series 780: meps15074. https://doi.org/10.3354/meps15074.
