Biologie et écologie du Merle de la Selle : avancées scientifiques majeures en Haïti

Les oiseaux des forêts tropicales figurent parmi les plus menacés au monde. Ce constat est d’autant plus vrai pour les espèces présentant une aire de répartition restreinte, comme le Merle de la Selle (Turdus swalesi). Cette espèce considérée comme vulnérable à l’heure actuelle est endémique de l’île d’Hispaniola. Exposée à de nombreuses menaces, parmi lesquelles la déforestation ou encore la présence d’espèces exotiques envahissantes de prédateurs, l’espèce a subi un important déclin de son abondance et de sa distribution. Pourtant, en dépit de sa fragilité, les connaissances sur le Merle de la Selle restent très parcellaires. Deux publications scientifiques apportent des données importantes sur l’espèce.

Le Merle de la Selle n’est pas seulement endémique d’une seule île de la Caraïbe : sa répartition se limite uniquement à trois chaînes de Montagnes, en Haïti et en République dominicaine. Encore considéré comme relativement abondant il y a une quarantaine d’années, un déclin marqué de son abondance et de sa répartition a depuis été observé, très probablement en conséquence de la déforestation. Les diverses conséquences de celles-ci, très forte en Haïti, restent mal connues, de même que l’écologie comportementale et la biologie de l’espèce. Une meilleure connaissance du Merle de la Selle est pourtant essentielle pour pouvoir inverser la tendance démographique observée et assurer la survie de l’espèce à long terme.

Jean-Marry manipulant un Merle de la Selle capturé à l’aide de filets

C’est la raison pour laquelle Jean-Marry Exantus, qui a récemment obtenu le grade de Docteur de l’Université des Antilles, a consacré une part importante de ses recherches sur l’avifaune haïtienne à cette espèce. Fort de sa volonté de faire avancer les connaissances malgré des conditions de travail particulièrement difficiles sur le terrain, ses travaux ont permis de révéler plusieurs aspects méconnus et originaux de l’écologie de cette espèce à forte valeur patrimoniale.

L’étude, qui s’est déroulée de décembre 2019 à janvier 2022, s’est basée sur plusieurs méthodes de suivi. D’une part, des filets ont été régulièrement installés sur le site d’étude de Tête Opaque, situé au sein du Parc National La Visite. Les individus capturés étaient mesurés et pesés. L’espèce ne présentant pas de dimorphisme sexuel évident, des plumes et/ou du sang ont été prélevés afin de déterminer génétiquement le sexe des individus capturés. Enfin, les oiseaux se sont vus dotés de bagues colorées, permettant d’identifier par la suite chaque individu lors d’observations à la jumelle ou grâce à l’emploi de pièges photographiques.

 

La déforestation a des conséquences sur l’écologie alimentaire de l’espèce

Dans le premier article scientifique, récemment publié dans la revue internationale Sustainability, Jean-Marry s’est concentré sur l’écologie alimentaire du Merle de la Selle. Les résultats montrent que l’espèce se nourrit au sol, dans les forêts de feuillus, tout au long de la journée. Le nourrissage a également lieu de manière fréquente dans des terrains en jachère utilisés pour le pâturage du bétail, principalement tôt le matin et en fin d’après-midi. Dans ces terrains, les oiseaux exploitent les insectes débusqués par le bétail ou présents autour des bouses. Ce résultat original démontre la capacité de l’espèce à exploiter de manière opportuniste des zones déboisées.

Une tique présente sur un individu © J.-M. Exantus

L’article montre cependant la présence de tiques sur 13 des 79 individus capturés, soit une prévalence de plus de 16 %. Ce résultat, qui peut sembler banal au premier abord, intrigue quand on le compare avec les autres espèces d’oiseaux capturées lors de l’étude. En effet, sur plus de 2000 individus appartenant à pas moins de 29 espèces différentes, aucune infection par les tiques n’a été observée. Selon les auteurs de l’article, la présence de tiques chez le Merle de la Selle pourrait être directement liée au nourrissage dans les terrains de pâturage. L’adoption de nouvelles sources de nourritures en réponse à la déforestation n’est donc pas sans conséquences. De nouvelles études seront nécessaires pour évaluer un éventuel coût sur la survie, ou mettre en évidence la présence de pathogènes transmis par les tiques. Dans le cadre de la présente étude, plusieurs tiques ont été collectées et sont en cours d’analyse pour identifier à quelle espèce elles appartiennent et si elles sont porteuses de pathogènes.

L’étude aussi permis d’estimer pour la première fois le taux de survie des adultes, notamment grâce au suivi des individus bagués. La survie globale des adultes semble faible comparée à celle d’espèces proches. Cependant, les auteurs soulignent l’impossibilité, à ce stade, de distinguer la mortalité et la dispersion : il est possible que les individus bagués qui n’ont jamais été revus se soient déplacés dans d’autres territoires, une émigration qui pourrait être due à des perturbations d’origine humaine dans la zone d’étude.

 

Sexe-ratio et dimorphisme sexuel

Image prise à l’aide d’un piège photographique © J.-M. Exantus

Dans un deuxième article scientifique, Jean-Marry Exantus s’est focalisé sur la sexe-ratio et le dimorphisme sexuel de l’espèce. L’analyse génétique des échantillons de plumes et de sang a en effet permis d’identifier le sexe des individus capturés. Sur 65 individus, 45 ont été identifiés comme étant des mâles, et 20 comme des femelles, soit une sexe-ratio largement biaisée vers les mâles. Les analyses de survie (première étude) n’ont pas mis en évidence de différence de survie entre mâles et femelles. Des éléments détaillés par les auteurs pourraient cependant montrer une dispersion plus importante des femelles en dehors de la saison de reproduction, tandis que les mâles tendraient à rester sur leurs territoires.

Autre résultat de l’étude : alors que l’espèce est généralement considérée comme monomorphique, les mesures effectuées chez les individus dont le sexe a pu être déterminé ont permis de mettre en évidence un dimorphisme sexuel. En effet, bien que la taille et le poids se chevauchent largement entre les mâles et femelles, un dimorphisme subtil mais significatif de taille a été mis en valeur, notamment avec une longueur des plumes caudales plus importante chez les mâles.

 

Conclusion et perspectives

Cette large étude apporte des connaissances nouvelles et complémentaires sur l’espèce. Elles mettent en lumière les conséquences potentielles de la déforestation sur l’écologie et la démographie du Merle de la Selle, offrant ainsi des pistes cruciales pour sa conservation en Haïti. De manière générale, des paramètres aussi variés que le dimorphisme sexuel, la répartition spatiale et temporelle des activités de recherche alimentaire, la prévalence des infections par les ectoparasites, et le taux de survie des adultes ont pu être évalués dans cette étude pionnière.

Les méthodes employées dans l’étude font également figure d’exemple. D’une part, l’étude montre que les plumes collectées contenaient suffisamment d’ADN pour un sexage par analyse génétique. Cette méthode fiable est moins invasive pour les animaux que les prélèvements sanguins. D’autre part, Jean-Marry Exantus prouve une nouvelle fois que des études approfondies sont possibles sur le terrain en Haïti, avec un effort de capture important, un dispositif de suivi conséquent via l’utilisation de pièges photographiques, et grâce à des moyens suffisants pour conduire des analyses génétiques.

Beaucoup d’espèces d’oiseaux en Haïti restent mal étudiées en raison de la difficulté à mener des recherches sur place : instabilité politique provoquant une importante insécurité, manque d’expertise scientifique locale, accès limité aux équipements et aux financements… Cette étude montre que la recherche est tout de même possible : une nécessité et un espoir pour l’avenir de l’ornithologie et la conservation de l’avifaune dans la « Perle des Antilles ».

 

 

A propos de l’auteur

Après un diplôme de master et un diplôme d’Ingénieur Agronome spécialisé en ressources naturelles et environnement, Jean-Marry Exantus a débuté son doctorat en 2018 au sein de l’Université des Antilles (Guadeloupe), grâce au financement de Caribaea Initiative et de la fondation FOKAL. Sa soutenance de thèse en octobre 2023 marque un tournant dans le domaine de la biologie de la conservation et de l’ornithologie en Haïti (plus d’informations).

 

Références

Exantus, J.-M., Vidal, A. & Cézilly, F. (2023). Effects of deforestation on foraging behavior, ectoparasites, and adult survival in the vulnerable La Selle Thrush, Turdus swalesi, in Haiti. Sustainability 15: 16035.

Exantus, J.-M., Bezault, E., Cambrone, C. & Cézilly, F. (2024). Estimation of adult sex ratio and size-related sexual dimorphism based on molecular sex determination in the vulnerable La Selle thrush, Turdus swalesi. Animals 14: 842.